Il est primordial de parler des cantines, des écoles, de la sécurité du quotidien, de la propreté, des transports, de l’écologie, de la culture, de la jeunesse. Tout cela est fondamental. Mais le logement en particulier conditionne une grande partie du reste. Parce qu’il touche à la dignité, à la stabilité, à la santé, à la vie de famille. Et parce que, dans une ville comme la nôtre, il touche aussi à quelque chose de plus profond encore : le rapport à la démocratie.
Un logement trop petit, mal isolé, dégradé, on le paie tous les jours. On le paie quand un salon devient chambre, quand un canapé devient lit, quand les enfants font leurs devoirs dans le bruit et le manque d’espace. On le paie quand l’humidité s’installe, quand le froid entre l’hiver, quand l’été devient étouffant. On le paie quand on n’ose plus recevoir, quand la honte s’invite là où il devrait y avoir du repos, de l’intimité, de la fierté. Ce n’est pas seulement une question de confort. C’est une question de dignité.
Mais à Créteil, le logement ne relève pas seulement de la vie privée. Il touche directement à la confiance publique.
Quand des habitants finissent par penser qu’il faut “connaître quelqu’un”, “avoir un relais”, “faire jouer un réseau” pour accéder à un logement, ou simplement pour faire avancer un dossier, alors il ne s’agit plus seulement d’un problème administratif. Le droit commence à ressembler à une faveur. Et la faveur devient une monnaie politique.
C’est là que le logement devient la mère des batailles. Parce qu’il est au croisement de tout : la justice sociale, la dignité quotidienne, la santé, la réussite scolaire, le maintien des familles dans la ville, et la confiance dans les institutions.
Un parc social dont nous pouvons être fiers
à condition de le protéger et d’en prendre soin.
Créteil dispose d’un parc social important. Avec près de 45% de logement social, nous sommes largement au-dessus des obligations fixées par la loi SRU. Et oui, nous pouvons en être fiers. Parce que ce parc social dit quelque chose d’essentiel : qu’une ville populaire peut encore permettre à des familles, à des travailleurs, à des retraités, à des jeunes ménages, de vivre dignement près de Paris sans être repoussés toujours plus loin.
Mais être au-dessus des seuils ne suffit pas.
Un grand parc social, cela se respecte. Cela se planifie. Cela s’entretient. Cela se gouverne avec clarté. Cela ne se gère pas au jour le jour, dans la confusion, le bricolage ou l’opacité. Et surtout, cela ne doit jamais devenir un terrain où les habitants ont le sentiment que tout dépend d’un passe-droit, d’un appui ou d’une proximité avec le pouvoir local.
Le parc social cristolien est une force. Mais une force immense peut être maltraitée si elle n’est pas administrée avec rigueur, justice et transparence.
La bataille du logement,
c’est aussi celle du droit à rester
À Créteil, la question du logement ne se limite pas au parc social, ni même aux seules procédures d’attribution. Elle se joue aussi dans le parc privé, dans le prix des loyers, dans le coût de la vie, dans la possibilité pour les habitants de continuer à vivre ici sans être progressivement poussés dehors.
Aujourd’hui, une nouvelle inquiétude monte, plus diffuse peut-être, mais tout aussi profonde : celle de ne plus pouvoir rester.
Beaucoup de jeunes adultes qui ont grandi à Créteil aiment cette ville. Ils y ont leurs souvenirs, leurs proches, leurs habitudes, leur attachement. Ils aimeraient pouvoir y prendre leur envol, s’y installer, y construire leur vie, y fonder un foyer, y voir leurs enfants grandir et leurs parents vieillir. Ils ne rêvent pas d’un ailleurs abstrait. Ils veulent simplement pouvoir continuer ici, dans la ville qui les a vus naître ou grandir.
Or pour beaucoup, cela devient de plus en plus difficile.
Parce que les loyers flambent. Parce que l’accession devient hors de portée pour une partie croissante des classes populaires et des classes moyennes. Parce que le coût de la vie augmente. Parce qu’à l’âge où l’on devrait pouvoir voler de ses propres ailes, trop de jeunes sont contraints soit de rester chez leurs parents faute d’alternative abordable, soit de partir loin, en grande couronne, parfois au prix d’heures de transport supplémentaires, d’une fatigue accrue, d’un éloignement progressif d’avec leur famille, leur quartier, leur ville.
Ce qui se joue là est fondamental. Une ville qui ne permet plus à ses propres enfants d’y rester est une ville qui se défait silencieusement. Une ville qui laisse partir celles et ceux qui veulent y construire leur vie perd peu à peu sa continuité humaine, sa mémoire vivante, son équilibre entre les générations. Elle devient un lieu de passage ou de tri, au lieu de rester un lieu d’ancrage.
Et cette pression risque encore de s’aggraver avec les transformations à venir. L’arrivée de la ligne 15 peut être une chance immense pour Créteil : mieux relier la ville à l’Ile de France, faciliter les déplacements, ouvrir de nouvelles possibilités. Mais si elle n’est pas politiquement maîtrisée, elle peut aussi accélérer les logiques de spéculation, tirer les prix vers le haut, aiguiser les appétits immobiliers, et renforcer la pression sur les habitants déjà installés.
Nous refusons que l’amélioration des transports devienne le cheval de Troie d’une éviction sociale.
Nous refusons qu’au nom de l’attractivité, on prépare une ville où ceux qui ont fait Créteil ne pourraient plus y vivre.
Nous voulons une ville qui reste belle, mais où l’on peut aussi rester. Une ville où les loyers et le coût de la vie ne chassent pas. Une ville où l’air reste respirable, où les quartiers restent vivants, où l’arrivée de nouveaux projets ne signifie pas l’effacement progressif des classes populaires, des familles modestes, des jeunes du coin.
Le logement, c’est aussi cela : le droit de rester, le droit de partir de chez ses parents sans partir de sa ville, le droit d’y construire sa vie sans être étranglé par les loyers ou repoussé toujours plus loin.
Quand les habitants parlent d’opacité,
ce n’est pas “dans leur tête”
Beaucoup d’habitants disent la même chose, avec des mots simples : on ne comprend pas les règles, on ne sait pas pourquoi tel dossier passe et pas tel autre, on ne sait pas comment les décisions sont prises, on a l’impression que tout ne dépend pas seulement de la situation réelle des familles.
Il faut entendre cela sérieusement.
Parce que cette impression ne vient pas de nulle part. Elle est nourrie par des faits, des routines, des mécanismes — et la Chambre régionale des comptes les a relevés noir sur blanc.
Elle pointe notamment ceci : à Créteil Habitat, la commission d’attribution (CALEOL) ne respecte pas toujours une règle simple : présenter trois candidatures par logement (sauf exceptions légales). Et elle souligne que l’argument “les candidats acceptent toujours” ne peut pas servir d’excuse, parce qu’il ne tient qu’à une condition : qu’il existe une cotation transparente, une grille claire, objectivable, qui permette à chacun de comprendre pourquoi tel dossier passe avant tel autre. Or ce n’est pas le cas.
Alors la commission, censée être une garantie de justice, peut se retrouver réduite à valider ce qui lui est présenté, comme une chambre d’enregistrement. Et la CRC insiste sur un point lourd : le bailleur ne doit pas se dessaisir de ses responsabilités au profit de la commune, car lorsque toute la chaîne se concentre au même endroit, la confiance se fissure.
Autrement dit : ce que les habitants ressentent, cette idée que “les règles ne sont pas claires”, que “tout se joue ailleurs”, que “ça dépend d’autre chose”, n’est pas un simple fantasme collectif. Quand les procédures ne sont pas assez traçables, quand la cotation n’est pas assez transparente, quand les contre-pouvoirs internes sont trop faibles, l’opacité n’est plus seulement un problème de méthode : elle devient un problème démocratique.
Et quand les règles sont floues, quand les critères sont mal connus, quand les procédures sont peu lisibles, ce sont toujours les plus fragiles qui paient le prix. Une mère seule avec plusieurs enfants dans un logement inadapté. Une famille qui attend depuis des années. Des habitants dans des situations objectivement urgentes qui restent bloqués pendant que d’autres ont le sentiment de passer plus facilement parce qu’ils disposent des bons relais.
Ce qui est insupportable, ce n’est pas seulement l’opacité en elle-même. C’est le fait qu’elle finisse par départager les gens autrement que par la justice. C’est le fait que, dans un domaine aussi vital, l’absence de règles claires ou de garanties visibles ouvre la porte à l’arbitraire ressenti, au soupçon permanent et, au bout du compte, à une fracture civique profonde.
Or une ville ne peut pas tenir durablement si, sur un sujet aussi vital que le logement, ses habitants ont le sentiment que les règles ne sont ni visibles, ni compréhensibles, ni également appliquées.
Sortir enfin de la gestion au jour le jour
Il y a une autre réalité que tout le monde voit, parce qu’elle se vit dans les immeubles, les cages d’escalier, les halls, les ascenseurs, les appartements : l’usure du patrimoine.
Quand on parle de stratégie patrimoniale, cela peut paraître technique. En réalité, c’est très concret. Ce sont des ascenseurs en panne. Des halls fatigués. Des infiltrations qui durent. Des logements mal rénovés. Des réparations repoussées. Des problèmes qui s’accumulent jusqu’à devenir presque normaux.
Beaucoup d’habitants ont le sentiment d’une gestion au fil de l’eau : on colmate, on reporte, on traite dans l’urgence, on laisse traîner, et chacun finit par s’habituer à l’inacceptable. C’est mauvais pour la qualité de vie. C’est mauvais pour les finances à long terme. Et c’est désastreux pour la confiance dans le bailleur comme dans la municipalité.
Et là encore, il faut être clair : ce sentiment de “gestion au fil de l’eau” ne sort pas de nulle part. La Chambre régionale des comptes le dit de manière très nette : le bailleur devrait s’appuyer sur un plan stratégique de patrimoine qui donne une vision à moyen et long terme, programme, priorise et rend des comptes. Or le PSP de Créteil-Habitat-SEMIC a été adopté en 2009, et malgré l’augmentation considérable du patrimoine ensuite, il n’a pas été révisé.
Nous voulons sortir de cela par la planification.
Planifier, cela veut dire connaître précisément l’état du parc, hiérarchiser les priorités, programmer les travaux, financer les interventions, suivre leur exécution et rendre des comptes publiquement. Cela veut dire ne pas attendre que les urgences explosent. Cela veut dire anticiper au lieu de subir. Gouverner au lieu de bricoler.
Cela veut dire aussi rompre avec une gestion rustinière, où l’on laisse vieillir le patrimoine jusqu’à ce que tout se dégrade en même temps, puis où l’on court derrière les urgences sans jamais construire de cap durable. Quand on administre un patrimoine aussi important que celui de Créteil, on n’a pas le droit de naviguer à vue.
Restructurer le bailleur
pour refaire du logement un droit fondamental
Si l’on veut vraiment changer la donne, il ne suffit pas d’ajouter quelques rustines. Il faut transformer la manière dont le logement social est piloté à Créteil.
Nous défendons une ligne simple : chacun doit pouvoir accéder à un logement digne dans des conditions justes, transparentes et compréhensibles.
Cela suppose des changements concrets :
- des règles d’attribution claires et publiques, avec des critères lisibles pour tous ;
- une grille de priorisation explicite, pour que chacun sache sur quoi reposent les décisions ;
- des procédures traçables, afin que les décisions puissent être expliquées et justifiées ;
- un accompagnement réel des demandeurs, pour mettre fin au découragement, à l’errance administrative et au sentiment d’humiliation ;
- une stratégie patrimoniale publique et suivie, avec des calendriers de rénovation, d’entretien et d’adaptation ;
- une place réelle pour les habitants, non pas comme alibi démocratique, mais comme force de contrôle, d’alerte et d’évaluation.
L’objectif n’est pas d’opposer les habitants aux institutions. L’objectif est de refaire du logement un pilier de confiance. Un droit, pas une faveur. Un service public, pas une boîte noire.
Mais il faut aller plus loin encore. Car protéger les habitants, ce n’est pas seulement mieux attribuer les logements existants. C’est aussi défendre politiquement le droit de vivre à Créteil face à la hausse des loyers, à la spéculation et aux transformations urbaines qui peuvent, si l’on n’y prend pas garde, produire de la gentrification sous couvert de modernisation.
Nous voulons donc une politique municipale du logement qui tienne ensemble trois exigences : la justice dans l’attribution, la dignité dans l’entretien, et la protection contre l’éviction par le marché.
Autrement dit : un logement social mieux gouverné, un patrimoine mieux entretenu, et une ville mieux défendue contre les logiques qui chassent peu à peu ses habitants.
Pourquoi c’est la mère des batailles
Parce qu’un logement digne change tout.
Il change la vie familiale. Il change la santé. Il change la scolarité des enfants. Il change la capacité à se projeter. Il change le rapport à la ville. Il change aussi le rapport à la politique, parce qu’on ne vit pas de la même manière dans une ville quand on s’y sent protégé, respecté, traité justement.
Il change aussi la possibilité, très simple en apparence mais décisive en réalité, de choisir sa vie sans être arraché à son territoire. Pouvoir quitter le foyer familial sans quitter sa ville. Pouvoir devenir adulte sans être exilé. Pouvoir construire une famille là où l’on a soi-même grandi. Pouvoir accompagner ses parents qui vieillissent sans être rejeté toujours plus loin. Pouvoir vivre dans une ville populaire sans avoir le sentiment qu’à mesure qu’elle devient plus attractive, elle devient moins habitable pour les siens.
Et parce qu’à Créteil, si nous voulons éviter la fracture, réparer la confiance, protéger les habitants face aux pressions à venir et permettre à chacun de rester vivre dans sa ville, alors il faut commencer là.

